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Tandem Health lève 100 M$ et devient l'un des premiers paris du fonds voulu par Bruxelles
Le Scaleup Europe Fund, véhicule de 5 milliards d'euros lancé par la Commission européenne et géré par EQT, mène la série B d'un assistant médical suédois. L'argument de vente de Tandem Health n'est pas la performance de son modèle, c'est la certification de ses logiciels en dispositifs médicaux européens. L'étude qui chiffre son gain de temps est solide sur les notes et beaucoup plus fragile sur les minutes.
- Société
- Tandem Health
- Pays
- Suède
- Secteur
- Logiciel de santé
- Montant
- 100 M$
- Stade
- Série B
- Opération annoncée le
- 14 septembre 2026
- Article publié le
- 14 septembre 2026
Ce qui a été annoncé
Tandem Health a annoncé le 14 septembre 2026 la clôture d'une série B de 100 millions de dollars, soit 86,49 millions d'euros. Le tour est mené par le Scaleup Europe Fund, géré par EQT. Quatre actionnaires déjà présents y participent : Kinnevik, Northzone, Amino Collective et Visionaries Club.
La société porte ainsi son cumul levé à 160 millions de dollars. Le tour précédent était une série A de 50 millions de dollars, annoncée le 30 juin 2025 et menée par Kinnevik ; le solde vient d'un tour de 9,5 millions levé en juin 2024.
L'argent a deux destinations déclarées : accélérer le déploiement dans les marchés européens où la société est déjà présente, et faire passer le produit d'un assistant médical à ce que le communiqué appelle un « AI-native Clinic Operating System », c'est à dire un logiciel qui ne se contenterait plus de documenter la consultation mais gérerait aussi les flux de patients.
Le fonds qui mène est un objet politique
C'est le point qui distingue cette opération d'une série B de plus dans l'IA en santé.
Le Scaleup Europe Fund n'est pas un fonds de capital risque ordinaire. Il a été initié par la Commission européenne, dans le cadre de la stratégie européenne pour les startups et les scaleups annoncée par Ursula von der Leyen. Sa page officielle au Conseil européen de l'innovation donne sa taille cible, environ 5 milliards d'euros, et la part publique, une contribution d'un milliard d'euros de la Commission. Le reste vient d'investisseurs privés fondateurs parmi lesquels Novo Holdings, EIFO, CriteriaCaixa, Santander avec Mouro Capital, APG et Allianz.
EQT a été retenu comme gestionnaire à l'issue d'un appel public concurrentiel, et la Commission précise qu'il opère comme « an independent, market-based fund manager », décidant sur des critères commerciaux. Le véhicule a été présenté au sommet du Conseil européen de l'innovation du 3 juin 2026, et la même page annonçait ses premiers investissements pour l'automne 2026.
Nous y sommes. Le fonds avait fait son premier investissement en août 2026, dans le finlandais ICEYE. Tandem Health est son premier pari en santé.
Ce que vend la société
Tandem Health est née à Stockholm en 2023. Elle a été fondée par Lukas Saari, son directeur général, Oscar Boldt-Christmas et Oliver Åstrand.
Le produit accompagne le soignant sur toute la durée de la visite. Il prépare un résumé du dossier avant la consultation. Pendant, il écoute et il propose une aide à la décision clinique. Après, il rédige le compte rendu et propose le codage de l'acte.
Le communiqué revendique 10 000 organisations de soins utilisatrices dans 14 marchés européens, et cite parmi ses clients Ramsay Santé, Humanitas et le NHS britannique. Une autre page du site de la société, consacrée à sa feuille de route produit, écrit « more than 5 000 care organisations ». Les deux chiffres coexistent aujourd'hui sur le même site et nous n'avons pas trouvé la date qui les sépare ; c'est le chiffre du communiqué de levée que nous reprenons, en signalant l'écart.
L'argument n'est pas le modèle, c'est la certification
Les assistants de rédaction médicale ne manquent pas, et les plus connus viennent des États-Unis. La thèse de Tandem tient en une phrase de son directeur général, qui reproche aux solutions existantes d'avoir été « originally built for other markets that were retrofitted for Europe ».
Ce que la société met en face est réglementaire. Trois de ses briques, l'AI Scribe, le Coding Assistant et le Clinical Decision Support, sont certifiées séparément comme dispositifs médicaux de classe IIa au titre du règlement européen sur les dispositifs médicaux. S'y ajoutent les certifications ISO 27001, ISO 13485 et ISO 42001, ainsi que les régimes nationaux d'hébergement de données de santé : le C5 allemand, l'ENS High espagnol et le HDS français.
La classe IIa n'est pas un détail de conformité. Elle signifie qu'un logiciel d'aide à la décision clinique est instruit comme un dispositif médical, avec un organisme notifié, et non comme un outil bureautique. C'est un coût d'entrée, et c'est exactement pour cela que c'est un argument concurrentiel dans un marché où les acheteurs sont des systèmes de santé publics.
La société avait par ailleurs racheté en janvier 2026 le néerlandais Juvoly, un autre assistant de rédaction médicale.
L'étude, et ce qu'elle mesure vraiment
Tandem met en avant trois chiffres : 29 % de temps d'administration en moins, 30 % de satisfaction au travail en plus, 30 % de stress administratif en moins. Ils viennent d'une étude parue le 10 juillet 2026 dans JMIR Medical Informatics, dont la version préprint est publique sur medRxiv depuis le 8 décembre 2025. Elle mérite d'être ouverte, parce qu'elle est à la fois plus robuste et plus fragile que son résumé.
Plus robuste sur le volume. L'évaluation a porté sur des données recueillies entre le 26 avril 2024 et le 27 octobre 2025 chez Capio Ramsay Santé, un grand groupe de soins intégré opérant en Suède, en soins primaires, secondaires et hospitaliers. Le jeu de données de départ comptait 376 596 comptes rendus ; après filtrage, l'analyse a porté sur 236 153 notes uniques produites par 1 295 soignants. C'est une base rare en Europe, où les données publiées sur ces outils sont presque toutes américaines.
Plus fragile sur la mesure du temps. Le chiffre de 29 % ne sort pas de cette base de 236 153 notes. Il sort d'un questionnaire auquel 177 participants ont répondu, et il repose sur une estimation que les soignants font eux mêmes de leur propre temps : le résumé de l'étude parle d'« estimated time spent on documentation per note », qui passe de 6,69 à 4,72 minutes, avec un p à 1,70e-11. Les auteurs écrivent eux mêmes, dans leur section limites, que « the survey component was not controlled ». Ce n'est donc pas une mesure chronométrée, c'est une perception déclarée, et la littérature que l'étude cite elle même comporte des travaux sur l'écart entre le temps estimé par les médecins et leur temps réellement observé.
Reste la déclaration d'intérêts, qui est explicite et qu'il faut lire jusqu'au bout. La version publiée présente le travail comme une coopération entre Tandem Health et Capio Ramsay Santé, et précise que la société n'a joué aucun rôle dans l'analyse statistique ni dans la décision de soumettre. Il reste que trois des six auteurs sont salariés de Tandem, dont Lukas Saari, son cofondateur et directeur général, qui détient des actions, et que la quatrième est employée par Capio Ramsay Santé, c'est à dire par le client étudié. Le mot juste n'est pas commande, c'est coproduction, et c'est plus exigeant, pas moins.
Rien de tout cela n'invalide le travail, qui est publié, relu et dont les limites sont écrites noir sur blanc par ses auteurs. Mais un chiffre de 29 % annoncé dans un communiqué de levée et une estimation déclarée par 177 personnes dans une étude que le vendeur cosigne ne sont pas la même information, et c'est la seconde qui est exacte. Les auteurs signalent d'ailleurs eux mêmes la surestimation bien documentée du temps absolu par les soignants, et un biais de sélection vers les utilisateurs satisfaits.
Ce que l'opération dit du marché
L'Europe manque de soignants. L'OMS Europe attend une pénurie de près d'un million de professionnels de santé dans sa Région européenne d'ici 2030, et note que les conditions de travail qui se dégradent accélèrent l'épuisement et les départs.
Face à cela, deux stratégies de financement existent. On peut financer ce qui remplace un acte de soin, dépistage automatisé, interprétation d'image, triage. On peut financer ce qui rend au soignant le temps que l'administration lui prend.
Pour son premier investissement en santé, un fonds dont un cinquième du capital vient du budget de la Commission européenne a choisi la seconde. C'est un arbitrage lisible : le pari n'est pas qu'une IA soigne mieux qu'un médecin, il est qu'un médecin qui écrit moins soigne plus. Il a l'avantage d'être vérifiable, et le devoir de l'être mieux que par 177 questionnaires.